[Sénégal] « On se tient prêt à faire face à une nouvelle vague de violence »

Alors qu’une nouvelle proposition de loi (ci-dessous) prévoit de durcir la répression contre les homosexuels et de les enfermer, le Collectif Free interpelle l’opinion publique sénégalaise et la communauté internationale, tout en se préparant au pire.

Gusoma : Quel est votre réaction face à ce projet de loi qui prévoit de surpénaliser l’homosexualité au Sénégal ?

Souleymane Diouf (Collectif Free)* : Un projet de loi, à l’initiative du collectif And Samm Djikko Yi (signifiant groupe de défense des valeurs en wolof), vise à surpénaliser l’homosexualité au Sénégal en instituant un « délit d’homosexualité ». Ce projet prévoit entre 5 et 10 ans de prison ferme ainsi qu’une amende s’élevant entre 1 000 000 et 5 000 000 de francs CFA (soit 7 600 euros) pour toute personne LGBTI avérée. Comme beaucoup de sénégalais qui n’osent pas élever la voix, pour nous, le collectif Free, il est paradoxal que de vouloir encore surpénaliser l’homosexualité dans notre pays, d’autant plus qu’il existe déjà un arsenal juridique contre les personnes LGBTI, à travers l’article 319, alinéa 3. En effet, l’article 319 de 1966 du code pénal actuel prévoit une peine pouvant aller jusqu’à 5 ans d’emprisonnement et près de 1 500 000 francs CFA d’amende (soit 2 500 euros environ), pour tout acte « impudique » ou « contre-nature » commis entre individu·es de même sexe. Aujourd’hui au Sénégal, l’on est loin d’être proche d’une dépénalisation de l’homosexualité, car ce sujet n’est pas du tout à l’agenda, contrairement à ce que prétend Ababacar Mboup, le porte-parole cathodique du collectif LGBTphobe, And Samm Djikko Yi.

Gusoma : Pensez-vous que ce projet de loi sera adopté ?

Souleymane Diouf : A moyen terme peut-être. Pour 2024, Ousmane Sonko a déjà promis que si ce projet de loi ne passait pas sous la mandature de Macky Sall, que lui président ferait adopter ce projet de loi de façon prioritaire par sa nouvelle majorité parlementaire dès les premiers jours de son mandat. Il en fait un argument de marketing électoral et politique afin de séduire les chefs religieux ainsi que leurs fidèles dévots très largement hostiles aux droits des personnes LGBTI. Si le projet de loi est adopté dans les semaines à venir, cela va durcir encore les conditions de vie des personnes LGBTI sur place, mais cela va apaiser un climat de tensions sociales où les esprits sont chauffés à blanc par la question de l’homosexualité instrumentalisée depuis 2 ans par le Collectif And Samm Djikko Yi. L’autre possibilité est que ce projet de loi soit rejeté en l’état. On sait déjà grâce aux vidéos circulant sur les réseaux sociaux qu’un pogrom LGBTphobe se prépare dans cette éventualité. On sait aussi que les députés et les proches du parti politique de Macky Sall seraient également des cibles désignées si le Collectif And Samm Djikko Yi et les chefs religieux venaient à ne pas obtenir gain de cause.

Gusoma : Que fait le Collectif Free au Sénégal, et en France, pour mettre à mal ce projet de loi ?

Souleymane Diouf : Le Collectif Free est né au Sénégal, en août 2020, et coordonne des activistes africains au Sénégal et en France souhaitant apporter un nouveau souffle et une nouvelle énergie à la lutte contre l’homophobie, au pays de la Teranga (hospitalité en wolof). Dans cette perspective, face à l’impact politique et social du projet de loi visant à surpénaliser l’homosexualité au Sénégal, l’on se tient prêt à faire face à une nouvelle vague de violence, afin d’avoir la capacité de pouvoir accueillir de futures victimes. Cependant, en amont, en coordination avec des défenseurs des droits humains, nous sensibilisons sur place le public LGBTI et les professionnels qui les accompagnent, aux enjeux de protection et de sécurité. Pour rappel, depuis septembre 2020, l’on relève sur le terrain une nette hausse des agressions et des arrestations visant les personnes LGBTI au Sénégal.

Gusoma : Est-ce que le gouvernement français, ou d’autres Etats, ont publiquement condamné ce projet de loi ?

Souleymane Diouf : L’on n’a pas identifié de réaction publique à ce jour. Toutefois, par le passé, en 2020, le premier ministre canadien Justin Trudeau ainsi que l’ancien président américain, Barack Obama, en 2013, ont pris publiquement position contre les dispositions juridiques anti-LGBT au Sénégal, ou ont fait part de leurs préoccupations.

Gusoma : Pourriez-vous m’en dire plus, s’il vous plaît, au sujet du Collectif Free, notamment en ce qui concerne ses missions en faveur des droits des personnes LGBTI au Sénégal ?

Souleymane Diouf : Le Collectif Free a été créé pour prendre en compte les préoccupations des groupes vulnérables et notamment les personnes LGBTI. Notre objectif principal est d’assurer la promotion d’un Sénégal égalitaire. L’on peut résumer nos diverses missions en 3 axes majeurs : l’accompagnement psychologique, social et médical des victimes d’agressions et d’abus LGBTphobes ; l’accompagnement juridique vers la justice des victimes ; et l’accompagnement psychologique, social et médical des demandeurs d’asile. Nos interventions ont un impact très concret sur l’existence des gens que nous accompagnons. Par exemple, Doudou Lô (pseudonyme) a obtenu son bac en 2021, alors qu’il faisait partie d’une longue liste de personnes arrêtées à la suite d’une descente de police au cours de l’année 2020. A son sujet, le travail de médiation familiale que nous avons entrepris auprès de son entourage a fini par aboutir. Une autre personne prise en charge, Madani Kanouté (pseudonyme), a été amené à intégrer l’équipe des salariés du Collectif Free, après un parcours semé d’embûches entre rejet familial et rupture du parcours de soins, dans un autre pays de la sous-région, en tant que personne vivant avec le VIH. Enfin, l’on peut souligner que l’on est l’une des rares organisations LGBTI en Afrique de l’Ouest à régulièrement exposer des tribunes et à prendre la parole sur des médias spécialisés (76crimes, Gusoma…), afin que le lectorat international puisse mieux comprendre et cerner la situation des personnes LGBTI au Sénégal, en dépit des risques et des menaces auxquels cela nous expose. En effet, nous n’ignorons pas que le collectif homophobe And Samm Djikko Yi mène un travail de traque et de cybersurveillance, à chacune de nos sorties sur les réseaux sociaux ou à chacune de nos interviews. Néanmoins nous tenons à ce que notre parole reste libre, malgré les intimidations homophobes et un contexte politique défavorable envers les minorités sexuelles et de genre.

*Souleymane Diouf (pseudo) est fondateur et président du collectif free

Entretien réalisé par Moïse MANOËL-FLORISSE, en collaboration avec Michael K. LAVERS pour le Washington Blade

Les personnes et organisations souhaitant contacter le Collectif Free du Sénégal peuvent écrire à l’adresse de courriel suivante : collectiffree.urgence@gmail.com.

Pour aider le Collectif Free Sénégal :  https://www.helloasso.com/associations/ardhis/formulaires/4/widget

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