« AfroTrans est un recueil qui se veut anti-impérialiste » – Interview de Michaëla Danjé

Activiste transgenre noire, Michaëla Danjé est la directrice de publication du livre AfroTrans. À l’occasion de la sortie de l’ouvrage collectif, la co-fondatrice de Cases Rebelles revient sur les aspirations politiques de son ambitieux projet littéraire.

Gusoma : L’ouvrage AfroTrans est sorti début janvier, aux éditions Cases Rebelles. Quelle est l’ambition de cette publication ?

Michaëla Danjé : Ça fait des années que je rêve de publier une anthologie de textes de personnes trans noires, à partir de ma situation géographique en France. L’une de mes influences, ce sont les anthologies gays noires de Joseph Beam et d’Assotto Saint, sorties aux États-Unis dans les années 1980 et au début des années 1990 : In The life, Brother to brother, Here to dare, The road before us. Ces textes m’ont beaucoup marquée. Je crois énormément au pouvoir de l’énonciation collective. Je suis absolument réfractaire à l’idée d’un·e chef·fe de file ou d’une personne qui guide et éclaire … Avec AfroTrans, le projet est de mettre en lumière différentes voix, ce qui contraint aussi à ne pas penser les transidentités noires comme une question monolithique, mais plurielle.  Il s’agit aussi de nous affranchir des clichés, de la « spectacularisation », des perspectives axées sur la représentation médiatique, et de nous extraire de l’exotisme afin d’assumer une perspective radicalement noire. Notre ouvrage se veut un recueil de voix trans noires qui s’adressent aux communautés noires, avant tout. Ce genre de démarche nous semble évident, chez Cases Rebelles, dans la mesure où l’on traite les questions d’autonomie et d’autodétermination.

Gusoma : Quel positionnement prenez-vous en tant que directrice de publication ?

Michaëla Danjé : Ma première ambition, c’est de nourrir le dialogue au sein de nos communautés noires, chez les gens que nous aimons et avec lesquels nous vivons. C’est une condition indispensable de notre survie en tant que peuples noirs : à savoir pouvoir énoncer nos complexités noires et les embrasser. Je ne crois absolument pas à l’idée de communautés queers ou LGBT qui transcenderaient classe, race, impérialisme… AfroTrans est un recueil qui se veut anti-impérialiste. Je vis avant tout ma transidentité en tant que personne noire soucieuse de la violence d’État, des politiques migratoires, du capitalisme, de l’empoisonnement de ma Guadeloupe au chlordécone, etc. Je me sens et je me sais extrêmement éloignée des personnes trans blanches pour qui les questions transidentitaires sont centrales. Radicalement. AfroTrans questionne aussi ces rapports-là, il me semble. A savoir, la manière dont on peut être assigné·e à une communauté alors qu’on ne s’y reconnaît pas, qu’on ne s’y sent absolument pas à notre place, tandis que nos histoires noires sont denses, fortes, indélébiles et déterminantes. Elles imprègnent toutes mes autres appartenances et elles pèsent de manière magistrale sur nos vécus. Quand je parle de ma communauté, je me réfère aux communautés noires. Jamais à une communauté queer ou LGBT, ni même trans. Nous ne vivons pas du tout les mêmes choses. D’autres que moi l’expriment dans le livre.

Crédit photo : Michaëla Danjé

Gusoma : L’ouvrage de 280 pages est composé de 14 auteurs et autrices. Qui sont ils/elles ? Appartiennent-ils/elles au mouvement « panafrorévolutionnaire » ?

Michaëla Danjé : Il n’existe pas de mouvement panafrorévolutionnaire. C’est la manière dont nous nous définissons, nous, Cases Rebelles, en tant que collectif, mais nous sommes un peu les seules à utiliser ce terme. Les personnes qui participent au livre viennent en réalité de tous les horizons, de régions différentes, de générations différentes (allant de la vingtaine au début de la cinquantaine). Certain·e·s sont proches de Cases Rebelles et donc de moi, à l’instar d’Hélène Bémé, Michaël Brisac, Sofiane-Akim Kounkou, Joao Gabriel. D’autres sont des personnes que je connais depuis un moment comme Kellysha Descieux, Mon-Ink.D, Kuchenga. Et il y a certaines femmes comme Lily Séjor, Sika Lari, Véli Fénwar, je les ai rencontrées et découvertes grâce au projet. Enfin, Lasseindra Ninja, Louïz et Blxck Cxsper ont des activités artistiques assez publiques. C’est comme ça que je les ai connu·e·s, avant de les contacter pour des interviews. Mais j’insiste sur le fait que mes activités et mes engagements politiques n’engagent que moi et qu’il n’y a pas de crew « afrotrans ». Chacun·e dans AfroTrans possède sa vision, que ce soit sur les transidentités ou sur d’autres questions. Il y a même des points de vue plutôt contradictoires, et j’assume cette absence d’homogénéité. Le crew panafrorévolutionnaire, c’est Cases Rebelles. Et ce sera d’ailleurs l’objet de la prochaine publication des éditions : un livre nommé Le feu qui craque — Panafrorévolutionnaires.

Gusoma : AfroTrans est constitué d’articles, de fictions, de poésies et interviews. Peut-on dire qu’il s’agit d’une sorte d’anthologie de l’activisme trans noir francophone ?

Michaëla Danjé : Non, pas du tout. Je ne sais pas quelles sont les personnes, dans le recueil, qui se définiraient comme activistes. Ce sont des personnes avec des degrés et des champs d’engagement extrêmement variables. Je n’ai pas du tout cherché à faire l’inventaire des activistes trans noir·e·s de l’espace dit francophone. C’est à la fois le hasard et les affinités qui ont déterminé les personnes présentes. Et puis, j’ai eu un certain nombre de refus. Certaines personnes craignent, en effet, de s’exposer. Et c’est tout à fait compréhensible. Pour ce qui est de la question de la « francophonie », je dirais 2 choses qui me semblent particulièrement importantes. La première, c’est que dans le recueil, nous avons Kuchenga qui est une figure anglophone. Elle parle aussi français, mais elle a écrit en anglais et ne réside pas dans un pays francophone. D’autres écrivent en créole, réunionnais et guadeloupéen. La seconde précision tient à ce qu’il n’y ait pas d’activistes vivant sur le continent africain parmi nous. Par exemple, Mon-Ink.D a milité en Afrique, mais elle n’y vit plus actuellement. Cette absence est intentionnelle.  Je ne voulais pas d’un projet colonial où j’aurais été celle qui donne la parole à des personnes trans noires du continent, sans vivre leurs réalités. Le fait que je sois noire, ne m’autorise pas à mettre en place des projets du même type que ceux que je reprocherais aux blanc·he·s. En tout cas, les activistes du continent ont toujours été une grande source d’inspiration pour moi. J’ai d’ailleurs travaillé pour Q-Zine, un webzine du réseau QAYN (réseau LGBT d’Afrique de l’Ouest) créé par Mariam Armisen. Pour ce qui est de la diversité des formes littéraires dans le livre, il n’y avait pas de consignes et c’est ça qui donne au final la pluralité des styles de textes. De plus, il y a sans doute énormément d’autres personnes qui auraient pu y participer ou souhaité y participer… Par conséquent, on fera peut-être un second volume. On a essayé d’alimenter une conversation, des échanges ainsi que des réflexions. Mais on n’a surtout pas la prétention de définir ou de résumer une idéologie « afrotrans » qui d’ailleurs n’existe pas. Le livre est un espace libre, ouvert à des voix qu’on n’entend pas d’ordinaire ou qu’on n’écoute pas vraiment.

Gusoma : AfroTrans est le premier livre des éditions Cases Rebelles. Diriez-vous que cette publication est un tournant dans la lutte « panafrorévolutionnaire », en particulier pour Cases Rebelles ?

Michaëla Danjé : La publication et le travail d’édition sont bien entendus un tournant pour nous. Nous allons être en mesure de pouvoir proposer d’autres textes, d’autres auteur·e·s noir·e·s. Et nous allons aussi, sans doute, réaliser des traductions. Nous sommes contentes que le premier livre soit un ouvrage collectif. Cela traduit bien la volonté de travailler collectivement qui anime Cases Rebelles depuis 11 ans maintenant. Les livres devraient nous permettre de toucher d’autres personnes. Publier et faire éditer un ouvrage, c’est de l’autonomie au regard de la créativité et des idées. L’existence de maisons d’édition noires est primordiale. Politiquement, cela signifie aussi se donner les moyens de nos auto-éducations, de nos propres écrits, hors des espaces et publications numériques. Les livres, le processus qui mène à leur existence, ça fait partie des dynamiques qui participent à déplacer, déranger le monde tel qu’il est. Ce n’est absolument pas suffisant. Les livres ne sont pas des baguettes magiques, mais ils sont nécessaires. Ils peuvent amener à écouter l’Autre : l’écouter parler, penser. Contrôler notre propre maison d’éditions c’est aussi repenser la diffusion même des productions noires, ce qui constitue également un enjeu d’émancipation en soi. Voilà, c’est une étape de plus dans l’expérience autonome et particulière qu’est le collectif Cases Rebelles, depuis onze années déjà.

Propos recueillis par F.D.K

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s