Pourquoi les gays, noirs et musulmans, se sentent-ils si incompris ?

Ali, Moïse et Souleymane* sont trois hommes homosexuels noirs de confession ou de culture musulmane. Entre acceptation et rejet, soutien et incompréhension, ils racontent leurs parcours et perceptions quant aux différentes communautés qui les entourent, chacun à leurs manières.

Expériences du racisme et de l’islamophobie

« On pourrait naïvement croire que la communauté LGBT est un espace d’évasion et qu’on pourrait s’y sentir « safe », mais en réalité on y rencontre le racisme, l’islamophobie et même la queerphobie ». Être LGBT, noir et musulman, est une position complexe dans la société. « Moi en tant qu’homo non-blanc, noir et musulman, parfois on me demande de choisir mon groupe ou ma communauté, alors que je n’ai pas envie de choisir », revendique Souleymane Diouf*, cadre du privé, d’origine sénégalaise, vivant en région parisienne.

L’expérience du racisme est monnaie courante dans la communauté LGBT, comme l’explique Ali Berté*, professionnel dans l’hôtellerie de luxe : « Si je n’ai eu aucune altercation de quelque ordre que ce soit, je perçois toutefois bien la présence d’un certain racisme, qui prend la forme du fétichisme, de la négrophilie et de l’exotisation ». Parisien d’origine ivoirienne, il ajoute, « Je me sens souvent regardé davantage comme un objet de phantasme sexuel, qu’un être humain. Cela me sidère ». Même l’Outre-mer n’échappe pas au cancer du racisme.

Doctorant en sociologie à l’Université des Antilles, Moise abonde dans le même sens quant à la prégnance du racisme parmi les personnes LGBT de l’Hexagone : « Je me sens très mal accueilli et considéré en tant que personne noire. L’univers militant et associatif LGBT, dans le secteur géographique où je réside, en Guyane, est très blanc ». Ce dernier affirme même avoir déjà rencontré de l’islamophobie : « J’ai déjà eu à essuyer des propos islamophobes émanant du trésorier d’une association locale LGBT de l’Ouest-Guyanais. C’est toujours choquant à subir, mais ce l’est encore plus, quand ces mêmes gens viennent vous dire ensuite que vous en fait trop et que l’islamophobie en somme, ce n’est pas si grave ». Si la communauté LGBT n’est pas à l’abri de l’expression de formes de racisme, la place des personnes LGBT noires, elle, reste encore à trouver au sein de nos communautés, selon les interviewés.

Homosexualité et communautés noires

Youtuber et blogger, Ali le dit en ses mots : « Je m’en sens exclu. Les noirs de France en général voient d’un mauvais œil l’homosexualité. Il reste encore beaucoup de méfiance et de travail de pédagogie à mener au sein de nos communautés. La religion tient sa part dans ce processus d’exclusion, néanmoins, aujourd’hui les mentalités changent, mais encore trop peu selon moi ». Habitant en Guyane française, Moïse témoigne aussi quelques difficultés à se faire accepter pleinement : « En tant que personne gay, militante et engagée, ayant figuré dans un documentaire, j’en subis les conséquences et je dois composer avec le regard social au quotidien. C’est le prix ou la rançon du militantisme LGBT+, mais ce n’est pas si simple à vivre. Les gens me voient, me reconnaissent, les gens ne me disent rien, mais toute amitié avec moi exposerait à une perte de réputation ».

N’ayant pas fait son coming-out, Souleymane fait part quant à lui, d’interactions bien plus positives et favorables au sein de la communauté noire : « Je me sens beaucoup plus intégré à la communauté noire, car la société me voit d’abord comme tel, avant de me voir comme gay ou musulman. Pourtant, chez les noirs, l’homosexualité est une question très peu abordée, il y a toujours l’idée dominante que ça n’existe que chez les autres. Néanmoins, c’est bien au sein de la communauté noire que je me sens le moins mal à l’aise ». Besoin de se détacher de certaines communautés gaies. Besoin de se détacher de traditions familiales étouffantes. Besoin de réaffiliation identitaire en questionnement. Tous ces facteurs génèrent potentiellement du conflit chez les gays noirs musulmans.

Islam : entre tradition familiale et équilibre personnel

Comme ailleurs dans le reste de la société, la question de l’islam chez les gays et plus largement de la spiritualité, relève du choix. Soit on naît dans l’islam et on y reste, soit on choisit d’y échapper et de s’en extirper, soit on choisit d’y venir. Mais, tous, à un moment donné, se sont posés beaucoup de questions. A l’image du témoignage d’Ali : « Même si j’ai grandi dans une famille de tradition musulmane, je me définis comme sans religion pour l’heure. Je me sens plutôt spirituel ». Cette désaffiliation religieuse et cette désaffection pour l’islam trouve directement son origine dans l’homophobie selon lui : « Je ne côtoie pas les musulmans de France. Le rejet de l’homosexualité y est encore très fort».

Souleymane, lui, offre à voir un processus de réaffiliation culturelle et religieuse, qui ne se fait pas sans douleur quand on est gay et d’origine sénégalaise : « J’ai grandi dans une famille musulmane sénégalaise et je me sens plus ou moins bien au sein de la communauté musulmane. J’ai eu longtemps des questionnements et des résistances. Aujourd’hui encore, je me pose pas mal de questions, même si je fais le ramadan et la prière. J’ai beaucoup de mal à vivre ma foi musulmane quand j’entends certains discours sur l’homosexualité ou sur d’autres enjeux sociétaux. Cependant, dans l’ensemble, les valeurs du vivre-ensemble qui fondent le socle de la foi du croyant musulman sont les miennes ». Converti à l’islam, Moïse s’est détourné de sa famille et de ses origines, pour retrouver un équilibre explique-t-il. Son parcours tortueux trébuche pourtant sur quelques écueils : « Avec le recul, je ne me sens pas intégré à la communauté musulmane de Guyane, même si j’ai pu avoir le sentiment de l’être, un temps ». En Guyane, la communauté musulmane est composée en majorité d’immigrés africains disposant, le plus souvent, de forts capitaux économiques et culturels. Il ajoute « Ma personnalité, mon orientation amoureuse et ma biographie me portent préjudice, pense-je ». Sans aller jusqu’à parler d’homophobie, même si certaines personnes sont homophobes, on me fait clairement comprendre que je suis différent».

Des mosquées inclusives ?

Alors que nos trois interlocuteurs ont de réelles difficultés à trouver leur place au sein de leur famille religieuse, les groupes religieux inclusifs pour les personnes LGBT+ sont encore très peu visibles dans la mosaïque cultuelle française. Là encore, les avis sont partagés et les opinions peu tranchées. Souleymane est celui qui exprime le plus de réserves : « Non je ne fais pas partie d’un groupe musulman inclusif à l’égard des personnes LGBT et je n’en ressens pas le besoin. Il faut apprendre à vivre avec le monde tel qu’il est, avec ses difficultés. Rester dans un groupe fermé selon moi ne peut faire sens que de façon temporaire ». Plus optimiste, Ali exprime davantage d’ouverture : « Non je ne fais partie d’aucune communauté spirituelle ou religieuse inclusive à l’endroit des personnes LGBT. Je trouve le concept cependant très intéressant. Par conséquent, à l’aune de cette réflexion, je me dis qu’intégrer une communauté spirituelle inclusive ne m’inspire pas pour l’heure, mais néanmoins contribuer à son développement, pourquoi pas, oui. Je ne me ferme pas cette porte »

Enfin, plus stratège, Moïse délivre son point de vue : « Je ne fais pas partie d’une communauté spirituelle inclusive musulmane. Je me suis rapproché du Global Interfaith Network (GIN), pour évoquer les questions de foi et de spiritualité chez les personnes LGBT. Je ressentais le besoin de politiser ces questions pour sortir de mon isolement relatif. Dans les différentes salles de prières que j’ai pu côtoyer au cours de mon existence, il n’y avait pas ce type d’espace de délibération. Avec GIN, on essaie de montrer que la spiritualité est un espace profondément politique et qu’à travers des théologies et des discours spirituels inclusifs, on peut faire reculer les discriminations ».

*pseudo

Le 27 novembre 2020

Crédit photo : Pixabay

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