Guyane française : l’urgence de décoloniser le militantisme LGBT+

Doctorant en sociologie à l’Université des Antilles, Moise Manoel s’intéresse aux liens entre homophobie/transphobie et colonialisme. Il dénonce le fonctionnement des organisations LGBT hexagonales implantées en Guyane qui ignorent la spécificité historique de la région : en marginalisant les initiatives queers caribéennes locales.

En Guyane française, il n’existe aucun bar LGBTQ+. Quand bien même le « mariage pour tous » a été adopté depuis sept ans, grâce à l’enfant du pays : Christiane Taubira. Pourtant, de l’autre côté du fleuve Maroni, au Suriname, pays voisin de la Guyane, une Marche des fiertés caribéennes LGBTQ+, une « Caripride » se tiendra en 2021 (en fonction du COVID-19).

La Guyane française et le Suriname sont deux ex-colonies, l’une anglo-néerlandaise et l’autre française. Chacune d’elle souffre des homophobies et transphobies d’origine coloniale et chrétienne. Comme le démontre la sociologue antillaise Nadia Chonville, l’homophobie aux Antilles est la réappropriation d’un héritage colonial. Sauf que c’est bien en Guyane que les personnes LGBT sont le plus invisibilisées. Car le néocolonialisme y est plus marqué qu’au Suriname.

À Cayenne, les gens ne manquent pas de souligner que la Guyane est la « France des oublié.es » ou la « France du Tiers-monde ». Bien qu’en théorie nous ayons les mêmes lois et les mêmes droits, l’universalisme républicain n’est, ici, qu’une fiction. Alors que l’indice de développement humain (IDH) de la France occupe le 22e rang mondial, celui de la Guyane française se place à la 124e place, entre la Micronésie et le Nicaragua. L’IDH de la Guyane française est plus faible que celui du Brésil : 0,74 en Guyane contre 0,755 au Brésil. Il est inférieur à celui de la moyenne de l’Amérique latine et des Caraïbes : 0,74 pour la Guyane contre 0,748 pour l’Amérique latine.

La Guyane est riche en matière première et sa position géographique constitue un lieu stratégique sans commune mesure. Il faut faire décoller des fusées à tout prix. Dans ce contexte, il faudrait ménager, à tout prix, les sensibilités et les susceptibilités locales, dans une approche qui tend à négrifier l’homophobie : « Les gens d’ici sont homophobes, c’est comme ça qu’ils sont », « C’est presque une fatalité religieuse », «  C’est presque un état de nature ». Alors que pendant ce temps, au Suriname, les gens paradent fièrement en brandissant des drapeaux arc-en-ciel dans les rues.

Le militantisme LGBT hexagonal de Guyane, importé, n’est pas en dialogue avec la société guyanaise, il l’invisibilise dans ses imaginaires et modes d’action : « Aller voir des chefs coutumiers [ amérindiens et bushinengués]  pour parler de la lutte contre l’homophobie ? Mais pourquoi faire ? », « Quel est le lien que ces gens-là ont avec notre cause ? ». Cette dichotomie entre « ces gens-là » et le « nous » traduit une forme de continuité néocoloniale au sein d’un certain militantisme LGBT blanc.

Crédit photo : Moise Manoel

En définitive, en Guyane française, on peut militer contre l’homophobie du moment que l’on ne remet pas en question un néocolonialisme systémique qui pourtant invisibilise les personnes LGBT. On pense notamment à l’actuel recteur de l’académie de Guyane qui était réticent à la mise en place d’interventions en milieu scolaire contre les LGBTphobies, alors qu’elles ont cours partout ailleurs dans l’Hexagone. On pense aussi à tous ces militants hexagonaux qui ont du mal à intérioriser la pluralité de la société guyanaise et qui ne l’incluent pas souvent. Ils ne questionnent pas, ou nient, la reproduction des inégalités chromatiques de la société guyanaise au sein de la LGBTsphère locale. Ils s’inscrivent dans des logiques et dynamiques militantes ethniques, affinitaires et grégaires, qui relèvent d’un entre-soi blanc imperméable à d’autres narratifs.

Les promesses d’égalité trahies depuis 1946 avec la départementalisation, engendrent non seulement de la xénophobie contre les Haïtiens et les Brésiliens – notamment par rapport à l’accès et aux usages des services publics essentiels – mais aussi de l’homophobie. Or, le néocolonialisme s’accommode très bien de ces exutoires, car ils occultent et masquent un questionnement des rapports entre Paris et Cayenne.

La Guyane est donc un modèle de pinkwashing néocolonial. Les lois françaises y sont transposées en matière de droits pour les personnes LGBT (au titre du régime de l’assimilation législative avec l’article 73 de la constitution), sans que cela ne se traduise par une transformation des bases politiques et sociales du territoire. La société y demeure, en effet, profondément duale depuis l’époque esclavagiste jusqu’à nos jours. Finalement ce néocolonialisme gay-friendly est tout simplement un avatar du racisme, une forme d’homonationalisme. Et le substantif « homonéocolonialisme » sied bien à la description paradoxale de la situation guyanaise.

Publié le 2 juillet 2020

Crédit photo : J. Sacilotto

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s