Pourquoi faut-il voir (ou revoir) le film Moonlight de Barry Jenkins ?

TÉMOIGNAGE : Pour Chriss Itoua, réalisateur de profession, le film Moonlight a été une révélation tant politique que cinématographique. Il raconte comment l’œuvre de Barry Jenkins lui a donné la force de filmer les masculinités homosexuelles noires. Son regard sur Moonlight est la manifestation d’une expérience individuelle et collective qui questionne la représentation sociale des identités masculines.

Revoir pour la deuxième fois l’œuvre Moonlight de Barry Jenkins a été l’occasion pour moi de me rendre compte à quel point ce film a été la source de mon inspiration. Moonlight m’a donné l’élan pour réaliser mes propres films. J’auto-produis et réalise des documentaires depuis 2017, à partir de ma propre expérience et de mon vécu d’homme noir non-hétérosexuel. Avant d’avoir vu Moonlight, je n’avais pas la moindre velléité de réaliser des films, je n’avais pas ressenti jusqu’où la fiction pouvait restituer la puissance de l’expérience vécue, même après avoir étudié le cinéma et travaillé dans l’audiovisuel.

Je suis un homme noir non-hétérosexuel au sein d’une société majoritairement blanche et hétérosexuelle et j’ai grandi dans un environnement familial noir et hétéronormé, comme le héros du film Moonlight, affublé tour à tour des surnoms de Little, Chiron et Black. Ce n’est pas le seul héros noir homosexuel (ou supposé homosexuel) dans le cinéma de fiction américain et pourtant, c’est grâce à ce personnage que j’ai compris toute l’importance que de devoir raconter la vie de celles et ceux qui sont à l’intersection de plusieurs identités.

Qu’est-ce que Moonlight ?

Moonlight est l’oeuvre cinématographique de Barry Jenkins, il s’agit de l’adaptation de la pièce de théâtre In Moonlight Black Boys Look Blue de Tarell Alvin McCraney, dramaturge noir et homosexuel. Le film Moonlight est un poème visuel et sonore dont l’action se situe principalement à Miami. Le héros subit des violences verbales et physiques émanant de sa mère, de ses pairs à l’école ou de ses voisins, en raison de sa personnalité dont on pressent qu’elle laisse deviner une orientation amoureuse probablement différente de la norme admise. Little (garçon), Chiron (adolescent) ou Black (jeune homme) vit dans le ghetto. Il est confronté à une atmosphère sociale au sein de laquelle il doit performer sa masculinité pour la faire correspondre aux attentes du groupe et de sa communauté. Cette fiction sociale est chapitrée en trois parties qui sont autant de moments de vie du héros durant lesquels il change tour à tour de nom (Chapitre 1 « Little », Chapitre 2 « Chiron », Chapitre 3 « Black »). Ces trois surnoms correspondent aux évolutions du personnage principal, sur lesquelles j’aurai l’occasion de revenir plus longuement.

Barry Jenkins, le réalisateur, décrit un environnement socio-culturel dur. A la différence de beaucoup de réalisateurs, il ne fait pas correspondre la dureté de cet environnement à ses intentions esthétiques. Il s’éloigne du pur naturalisme offrant à voir des couleurs crues et préfère employer la musique classique pour nous introduire dans « the hood » (le ghetto en français). Choisir la musique classique et non le hip-hop pour décrire le récit d’un jeune homme noir correspond à la volonté de Jenkins de faire incarner sa fiction sociale du point de vue de son personnage principal. Ainsi, Chiron bien que dissemblable des gens qui l’entourent, n’en exprime pas moins, tout au long des séquences du film, une beauté et une légitimité à être et à exister.

Masculinité noire versus masculinité blanche

Lorsque le film Moonlight sort aux Etats-Unis en 2016, nous sommes au milieu de la décennie et la masculinité est remise en question dans la fiction comme dans les médias. La masculinité noire aux Etats-Unis, associée à la violence, est en opposition à la masculinité blanche associée à la réussite et au pouvoir économique comme politique. Le nombre d’hommes noirs abattus par la police en atteste cruellement (en 2015, on compte 118 hommes noirs victimes sur un total de 704 personnes tuées par la police aux Etats-Unis, selon les chiffres du bureau américain des statistiques). C’est ainsi que Chiron ne devient Black que lorsqu’il adopte les codes d’une contre-culture noire viriliste et quand il menace un homme blanc en exhibant dents en or, muscles, etc. Black se conforme à un idéal-type souhaitable, possible et accessible quand on est un jeune noir et qu’on aspire à se faire respecter par ses semblables. Un idéal-type qui correspond paradoxalement aux rôles sociaux auxquels la société blanche souhaite voir assigner les jeunes africains-américains. Dans ce contexte, il n’y a pas de place pour les marques d’affection quand on est un homme, ni même de place pour la tendresse, car elle est considérée comme une marque de faiblesse.

Comme Little, j’ai moi-même grandi avec l’idée que pleurer ou être sensible était honteux, et cela, je l’ai appris durant l’enfance. Il y avait cette idée sous-jacente, qu’en tant que jeune noir, on ne pouvait pas se montrer plus « faible » qu’un blanc, dans l’expression et l’extériorisation de nos émotions. Le film met cela en scène. Néanmoins, le héros trouve la force de rester lui-même. Les sobriquets dont on l’affuble à l’enfance, en tant que « Little », puis à l’âge adulte en tant que « Black », en passant par « Chiron » à l’adolescence, marquent autant d’étape dans la « conversion » du héros à la virilité. Ce qui peut apparaître comme un détail pour nommer les chapitres du film cristallise en fait la complexité de la métamorphose de l’identité du héros.

Jenkins ouvre le spectre : de la masculinité noire aux masculinités noires ?

Le réalisateur Barry Jenkins est un homme noir hétérosexuel qui se dit allié des personnes LGBT+. Il raconte, dans plusieurs interviews, que ce qui le relie à cette communauté est le sentiment de rejet, comme il a pu ressentir en tant qu’homme noir, ayant lui-même grandi dans un milieu défavorisé. A travers cette expression de solidarité, Barry Jenkins brise le stéréotype de l’homme noir hétérosexuel, bourreau de la communauté LGBT+. De la même façon que Juan, auprès de Little, vient démentir les clichés que les spectateurs sont en mesure d’attendre de la part d’un homme noir, dealer de drogue. Car c’est bien Juan le premier qui va prendre sous son aile le jeune Little.

D’ailleurs, le film s’ouvre avec un grand plan fixe centré sur Juan, avant que la caméra opère un mouvement de rotation en panoramique autour de lui. Il apparaît comme en contrôle de son environnement. Juan se fond dans le décor social du ghetto noir de Miami, à l’intérieur duquel la drogue s’échange en plein jour. La séquence suivante la caméra s’agite, Little est poursuivi par d’autres enfants, et cette fois nous avons une image dont le cadre est mouvant, la caméra bouge et se déplace en même temps que les enfants. C’est un plan en « caméra épaule » qui présente alors Little, il est pris dans un tumulte, un chaos qui va définir sa vie à Miami. La réalisation oppose alors la maîtrise de Juan, adulte, et aux questionnements de Little, enfant, qui se retrouve confronté aux contacts d’enfants de son âge qui le bousculent. Pourtant, c’est cette différence d’âge et de style qui va nourrir l’attachement entre ces deux personnages. Or justement, selon moi, mettre en avant la complexité d’un environnement social dans le travail de la réalisation cinématographique, c’est illustrer les décalages et les complémentarités existants entre des personnages que tout semble opposer, alors qu’ils vivent dans le même espace.

Moonlight offre à voir cette tension autant que cette proximité. En effet, tandis que certains hommes noirs comme Juan et Kevin accueillent Chiron, d’autres le harcèlent avec haine. Il n’y a pas qu’une seule façon d’être un homme noir, semble nous dire Barry Jenkins. Cette irréductible diversité dans la façon de vivre avec les différences de Chiron, constitue déjà une faille et une première brèche dans cette normativisation de l’expression de l’identité masculine noire, imposée par les homophobes. Dans ma pratique artistique, aujourd’hui, je continue de mettre en questionnement cette idée de normativité en rendant visible des héros et personnages atypiques.

Le clair de lune, une allégorie de l’intimité et du secret

C’est la société patriarcale qui empêche d’ériger le toucher et la tendresse comme attributs masculins dans l’espace public. Little apprend à dissimuler ces qualités et les remplace par une forme de virilisme, en inhibant l’extériorisation de sa sensibilité.

Les seuls moments durant lesquels Little/Chiron est montré aux spectateurs en paix avec lui-même, c’est lorsqu’il est cadré sur le même plan en compagnie d’autres personnages qui l’aiment. Quand Juan parle avec Little sur la plage, la caméra est posée, et un mouvement panoramique relie les deux personnages montrant leur complicité « père-fils » en les réunissant dans un même plan. Cette séquence est la première évocation du clair de Lune, que Juan décrit malicieusement à l’aide d’un adage comme étant le moment où l’on décide de qui l’on est, lorsque l’on se retrouve soi-même, face aux scintillements de la Lune.

La deuxième fois que nous voyons le clair de lune, c’est lorsque Kévin et Chiron échangent un baiser. Le clair de lune est une allégorie de leur intimité et de leur secret. L’une des questions existentialistes qui taraudent ce film est la suivante : peut-on faire face à la lumière du jour comme nous faisons face aux scintillements de la nuit ?

Par Chriss Itoua, réalisateur

Publié le 11 juin 2020

Crédit photo : Mars Films

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