« J’ouvre Grindr et je reçois : cherche ** de black » – Interview de Miguel Shema

Journaliste au Bondy Blog & chroniqueur chez France Culture, Miguel Shema est le créateur du renommé compte Instagram « Personnes racisées vs Grindr » qui détient jusqu’à présent plus de 8 000 abonné·e·s. A l’occasion de son exposition « Une Expérience minoritaire » dénonçant le racisme des LGBT Blancs, Miguel Shema revient sur les aspirations de son projet : accrochant Instagram sur les murs, mettant la « toile » sur « toile ».

Gusoma : Qu’est-ce qui t’as poussé à créer le compte Instagram « Personnes racisées vs Grindr »?

Miguel Shema : Je suivais le compte Instagram « Femmes noires vs Dating apps » qui parlait, et parle toujours, de la fétichisation, de la négrophobie et de la négrophilie que subissent les femmes noires sur les sites de rencontre. Un concept que j’ai trouvé super important et essentiel. Je me disais, dans ma tête, que ce serait intéressant de faire cela pour les personnes queers. Puis, un jour, alors que je sortais d’un rendez-vous médical, j’ouvre Grindr et je reçois : « Cherche bite de black ». A ce moment là, je me dis que c’est plus possible ! Et qu’il faut que je crée un compte Instagram similaire pour les personnes queers. Je voulais créer un espace où les personnes queers racisées puissent s’exprimer sur la violence dont elles sont victimes sur les sites de rencontre. Je voulais montrer que dans les espaces les plus intimes, les logiques d’oppression sont toujours opérantes. Que nos corps, qu’ils soient dans l’espace public ou bien dans la chambre à coucher, sont les objets des mêmes discours déshumanisants et racistes.

Gusoma : Comment alimentes-tu ce compte Instagram ? 

Miguel Shema : Quand j’ai créé le compte, j’ai utilisé quatre captures d’écran qui étaient les miennes et qui trainaient dans mes pellicules. Puis, sans que je ne le demande, des personnes m’ont envoyé leurs captures d’écran. Et depuis maintenant plus d’un an je ne fais que poster ce que je reçois. C’est comme si les personnes avaient gardées ces captures d’écran. Qu’elles savaient que ce qu’elles vivaient était violent et très problématique. Et que maintenant qu’il y a un espace pour se plaindre, ils partagent leurs expériences. J’utilise le mot plaindre dans le plus beau sens du terme. Je pense que la plainte est une chose belle, forte, et qu’en tant que minoritaires, nous ne devons jamais cesser d’en faire.

Gusoma : Qu’est-ce qui t’as amené à créer l’exposition « Une expérience minoritaire » ? Pourquoi se déroule-t-elle au CheckPoint de Paris ?

Miguel Shema : CheckPoint m’a contacté et m’a proposé de faire une expo, ce que j’ai accepté. C’était bien de sortir d’Instagram et de pouvoir avoir accès à un espace où les voix minoritaires puissent être entendues. C’était aussi une chose importante que CheckPoint soit un lieu de santé communautaire, un lieu où les personnes LGBT puissent avoir accès aux soins.

Vernissage « Une expérience Minoritaire » (Photographe : Felix LeMasne)

Gusoma : Comment, selon toi, pourrait-on lutter contre le racisme dans les réseaux sociaux LGBTQ ?

Miguel Shema : Se plaindre, ne jamais cesser de se plaindre de la violence qui nous frappe à longueur de journée. Il nous faut dire ce que sont nos vies : nous sommes déjà des minoritaires sexuels et être minoritaire dans la minorité est quelque chose de terriblement difficile ; ici être une personne queer racisée. Je n’ai pas de solution miracle, je ne pense pas qu’il en existe. Il nous faut juste lutter. Lutter comme on peut, comme nos forces physiques et psychiques nous le permettent. La militante féministe Monique Wittig écrivait dans La pensée Straight : « Ce n’est qu’au moment où la lutte éclate que la violence des oppositions et le caractère politique des différences deviennent manifestes ». C’est quelque chose en quoi je crois beaucoup. Ce ne sera qu’au moment où nos voix auront inondés l’espace public que quelque chose se passera. Encore faut-il avoir accès à l’espace public. C’est aussi pour cela que j’ai créé mon compte, comme un amplificateur de voix minoritaires.

Gusoma : D’après toi, peut-on faire une différence entre « négrophilie » et « négrophobie » ?

Miguel Shema : Non, ce sont les deux faces d’une même pièce. Frantz Fanon [intellectuel noir] écrivait dans Peau noire, masques blancs : « Pour nous, celui qui adore les nègres est aussi malade que celui qui les exècre ». C’est sur la base des mêmes perceptions des corps non-blancs qu’on les adore ou bien qu’on les exècre. Il n’y a pas de différence de nature. Ce sont les mêmes logiques d’oppression qui se jouent lorsqu’on me dit : « J’adore les blacks, vous avez de grosses queues » et lorsqu’on me dit : « No black. Ils sont trop sauvages ». C’est cela aussi que je voulais montrer avec ce compte. D’ailleurs, il faut faire attention. Parce que c’est un argument qui est souvent utilisé par les blancs qui fétichisent les corps non-blancs. Ils disent qu’ils ne sont pas comme ceux qui mettent « No black ». Mais, partout on nous dit la même chose : « Vous êtes des sauvages », que ce soit la police qui nous contrôle ou ceux qui nous fétichisent.

Propos recueillis par Kellysha Descieux, activiste trans-féministe & décoloniale

Publié le 23 janvier 2019

Crédit photo : Flelix LeMasne (@felixlemasne)

Informations complémentaires : L’expo « Une Expérience minoritaire » a lieu actuellement, jusqu’à fin février/début mars 2020, au CheckPoint de Paris (36 Rue Geoffroy l’Asniers).

Liens : https://www.instagram.com/pracisees_vs_grindr/

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s